En attendant, le jeune Steenvliet allait tous les jours au club. Il devait, d'après les conseils de son père, faire tous ses efforts pour pénétrer plus avant dans l'amitié de M. Alfred, car celui-ci pouvait contribuer pour beaucoup à disposer favorablement le cœur de sa sœur.
Il en résulta naturellement que Herman, qui, sans cela, n'était déjà que trop enclin à boire, courut le danger de s'oublier dans le vin et dans de bruyantes orgies. En effet, il rentra plus d'une fois au logis très tard dans la nuit et avec un violent mal de tête; mais heureusement, dans ces derniers jours, il ne se présenta pas au club de nouvelles occasions de plaisirs excessifs.
Plusieurs fois Herman avait pensé à la maisonnette du vieux charpentier Jean Wouters. Parfois, lorsqu'un long repos avait éclairci ses esprits, l'image de Lina Wouters se dressait devant ses yeux, et alors il éprouvait un sentiment de regret et de honte, et il chassait l'image avec un triste sourire d'ironie. Lina n'avait-elle pas aidé à le ramasser dans la boue du chemin? Ne devait-elle pas le considérer comme un misérable ivrogne?… Il s'efforcerait d'oublier cette rencontre. S'il était devenu indifférent à l'opinion que le monde pouvait avoir de lui, il ne voulait pas du moins avoir à rougir devant les innocents compagnons des jeux de son enfance…
Sur ces entrefaites, arriva le jour fixé pour le banquet à l'Aigle d'Or.
Pendant toute la matinée, Herman fut comme poursuivi par la question de savoir s'il n'était pas de son devoir de profiter de cette occasion pour aller féliciter le charpentier et sa famille de leur généreuse conduite envers lui. Il lutta longtemps contre cette idée, et la repoussa plus d'une fois; mais elle se représenta si souvent qu'il finit par l'admettre, et résolut de faire une courte visite au charpentier, afin de lui exprimer en quelques mots sa reconnaissance.
S'il prenait le chemin de fer, il risquait de rencontrer ses compagnons du club. Ils voudraient savoir pourquoi il les quittait en route, et le suivraient probablement. Pouvait-il fournir à ces jeunes gens ironiques et railleurs l'occasion de mettre le pied sur le seuil du charpentier? Serait-ce là la récompense qu'il devait apporter en guise de remerciement à ces braves gens si simples? Oh! non, ce serait une lâcheté…
Il y avait un moyen, pensait-il, d'éviter cet inconvénient. Il partirait par le chemin de fer, mais beaucoup plus tôt que ses amis.
Lorsque, mettant à exécution cette résolution, il descendit peu après quatre heures à la station de Loth, il vit le garçon de l'hôtel de l'Aigle d'or et un ouvrier qui emportaient un panier et deux grandes caisses qu'on venait de descendre d'un wagon de bagages. C'étaient probablement des fruits, des tartes et du dessert pour le banquet.
Herman se déroba, autant que possible, à l'attention de ces deux individus, et marcha rapidement sur la chaussée.
Après avoir marché pendant quelques minutes dans cette direction, il prit un chemin de terre à droite, et le suivit d'un pas rapide, jusqu'à ce que, à quelques centaines de pas plus loin, il vît se dresser la maisonnette de Jean Wouters.