L'humble maison d'ouvriers où on l'avait si généreusement soigné et hébergé, était là solitaire en plein champ, à demi cachée sous le feuillage sombre de ses noyers géants, et égayée par la verdure plus claire des cerisiers et des pommiers du verger. Au-dessus de la haie d'épines qui servait de clôture au jardinet précédant la maison, s'élevaient deux buissons de syringa chargés de fleurs, dont le parfum pénétrant se répandait au loin et que le jeune homme respirait avec délices.

Le clair soleil de mai versait sa lumière bienfaisante sur cette tranquille oasis, quelques pigeons roucoulants se promenaient sur le toit de cette pittoresque demeure, et du feuillage touffu d'un cerisier s'élevait la chanson mélodieuse d'un rossignol.

Herman s'arrêta impressionné: une expression étrange parut sur son visage; l'enthousiasme et le bonheur brillaient dans ses yeux, et il se mit à murmurer en lui-même:

—Comme nous sentons tout à coup raviver nos souvenirs en voyant des lieux familiers, en entendant des sons connus, en respirant des parfums aimés!… Je revois ma grand-mère et mon vieux grand-père qui me sourient derrière la haie de leur jardin. Ils demeuraient dans une maisonnette pareille à celle-ci, un peu plus grande… ma mère me tient par la main, guidant mes pas encore chancelants. Nous venons d'entrer dans le joli mois de mai, comme à présent; c'est le jour anniversaire de mon grand-père. Je porte un gros bouquet de fleurs; je balbutie mon compliment de fête; le vieillard me serre en tremblant sur son cœur; je sens une larme tomber sur mon front… Hélas! ils ne sont plus, ces nobles cœurs… et morte aussi est ma bonne mère!

Il secoua la tête avec tristesse, et lutta pendant un instant contre ces pensées affligeantes. Enfin il marcha résolument vers la maison.

Arrivé dans le jardinet qui la précédait, il s'arrêta de nouveau pour contempler avec une satisfaction intime les humbles fleurettes qui bordaient le chemin, et qui semblaient lui sourire comme à une ancienne connaissance. C'étaient en effet des amies de son heureuse enfance, et il se souvint, en ce moment, combien de fois il en avait paré, en jouant, la tête blonde de la petite Caroline Wouters; la violette odorante, la marguerite blanche au cœur rose, l'églantine pourprée, le joli bouton d'or; diamants bruts de la couronne de son innocente compagne de jeux, bien autrement beaux et précieux pour son cœur que les fleurs rares et chères qu'il avait vues depuis lors dans le jardin de son père ou dans les magnifiques serres de ses nobles camarades du Club.

Peut-être fût-il resté longtemps absorbé dans ces souvenirs et dans cette rêverie, si une voix de femme n'avait tout à coup frappé son oreille.

—Eh quoi, c'est vous, M. Steenvliet; ne restez donc pas à la porte; entrez, je vous en prie.

—Bonjour, mère Wouters, N'y a-t-il pas d'empêchement?

—De l'empêchement? Il n'y a jamais d'empêchement, Monsieur. Et dans tous les cas il n'y en aurait jamais pour vous. Entrez donc. Et comment vous portez-vous maintenant? Vous paraissez en parfaite santé et de bonne humeur. Ah! maintenant je vous retrouve; mais l'autre soir, j'aurais eu peine à vous reconnaître; vous aviez un si drôle d'air! Asseyez-vous, monsieur Steenvliet. Non, pas sur cette chaise-là: en voici une meilleure… et à quoi devons-nous l'honneur de votre visite, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander?