Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de conviction que Lina, heureuse et fière de son triomphe, releva la tête et regarda le jeune homme avec un gai sourire.
—Merci, merci, monsieur Steenvliet, s'écria-t-elle en battant des mains. Je vous crois; maintenant je suis contente.
Herman se leva comme pour prendre congé.
—Vous allez déjà nous dire adieu? demanda la mère. Il est a peine quatre heures. Vous avez encore trois quarts d'heure de temps.
—En effet, mère Wouters, mais je crains de vous déranger.
—Mais pas du tout, Monsieur: je vous en prie, restez assis.
Après un moment de silence, pendant lequel Herman regarda tout autour de la chambre, il dit à la jeune fille, comme s'il voulait donner un autre tour à la conversation:
—Je le vois bien, Lina, vous n'êtes pas riche; mais néanmoins tout respire ici le bien-être et le bonheur. Vous croyez que les grandes richesses rendent toujours l'homme heureux? Comme vous vous trompez! Mon père possède des millions, je puis dépenser de l'argent, en dissiper même autant que je veux. Ah! je donnerais volontiers toute cette richesse pour pouvoir revivre dans le passé, pour retrouver avec la naïveté de l'enfance, la pureté de l'âme et la paix du cœur… Vous le rappelez-vous encore, Lina, le jour, le beau jour où je remportai à l'école le premier prix de lecture, tandis que vous obteniez, vous, le premier prix d'écriture? Ma grand'mère, dans sa petite ferme, avait préparé une grande marmite de riz au lait avec du sucre et de la cannelle, et invité à la fête une vingtaine de nos condisciples… Comme nous avons couru, dansé et sauté dans le verger, toute cette journée-là!
—Si je m'en souviens! murmura la jeune fille émue. Pendant que vous en parlez, Monsieur, je vois revivre tout cela devant mes yeux.
—Mais ce que vous ne savez probablement plus, Lina, et ce qui vit toujours dans ma mémoire, c'est la figure de ma mère qui, à la fin de la fête, nous prit tous les deux dans ses bras, et prétendit que le roi et la reine,—c'est ainsi qu'on nous nommait ce jour-là,—devaient s'embrasser entre eux.