En achevant ces paroles, elle se dirigea vers un coin de la pièce, prit son carreau de dentellière et vint s'asseoir près de la table. Elle découvrit une large dentelle déjà en partie achevée et se mit à entremêler vivement ses fuseaux en répétant joyeusement:
—Oui, oui, vous le verrez, mère… Vous me regardez si curieusement?
Allons, je vais vous dire ce que j'ai imaginé depuis quelques jours.
Dans une couple de semaines c'est l'anniversaire de grand-père,
n'est-ce pas? Pour ce temps-là ma dentelle sera achevée et
Thérèse, la colporteuse, m'en donnera à peu près dix-neuf francs.
—Et tu veux faire cadeau d'un nouveau chapeau à grand-père? Je le sais depuis longtemps.
—En effet, il va maintenant à l'église avec un vieux chapeau roux et les gens parlent de cela. Puisqu'il ne veut pas en acheter un nouveau, c'est moi qui le ferai sans qu'il le sache… Mais ce n'est pas tout, mère. Baptiste, le fils du charron, a planté l'année dernière une grande pièce de tabac; il en a fait sécher et couper les feuilles; il en a sur son grenier la charge d'au moins trois brouettes. Les gens qui en ont acheté disent que ce tabac est d'une excellente qualité et d'un goût parfait. Eh bien, je vais acheter du charron plein mon tablier de tabac, et quand grand-père verra ce tas dans sa chambre il faudra bien qu'il fume, bon gré, mal gré.
—Plein un tablier, perds-tu la tête, Lina? Tu ne peux pas faire cela.
—Ne sommes-nous pas convenus, ma mère, que je puis disposer librement de l'argent que je gagne, en dehors de ma journée, à faire de la dentelle.
—Oui, mais de cette façon tu ne garderas pas assez pour toi, pour t'acheter un nouveau mouchoir de tête pour l'été.
—Bah, je travaillerai un peu plus tard le soir.
—Non, pas ça, mon enfant, je ne puis pas le permettre. Juste ciel, ne travailles-tu pas déjà assez?
—C'est égal, la conviction que j'ai de posséder un moyen de faire plaisir à grand-père me rend capable de tout. J'exécuterai mon projet, mère.