—Silence là-dessus maintenant, Lina, dit la femme on posant un doigt sur ses lèvres. Voici grand-père qui vient, j'entends son pas.
Un homme d'environ soixante-cinq ans, vêtu comme un ouvrier, avec une veste et un tablier, parut sur le seuil de la porte en murmurant un bonjour à voix basse. Il avait de larges épaules et semblait encore robuste pour son âge; mais son dos légèrement courbé et les plis profonds de son visage attestaient qu'il s'était usé par une vie de labeur incessant. Il entra et plaça sous la fenêtre, à côté de la porte, un sac de toile qui contenait probablement des outils.
Avant qu'il se fût redressé, la jeune fille lui avait jeté les deux bras autour du cou et l'embrassait en lui souhaitant gaiement le bonsoir. Il la serra sur son cœur et lui murmura doucement à l'oreille:
—Merci, ma chère Lina. Depuis quelque temps nous avons la vie assez dure; mais cependant j'ai encore des raisons de remercier Dieu. Il t'a donné un cœur excellent et il a rendu la santé à ta pauvre mère. De quoi pourrais-je me plaindre?
—Allons, allons, prenez place à la table, grand-père, vous devez avoir faim, dit la jeune fille avec une certaine nuance d'inquiétude; car la voix du vieillard avait un ton qui ne lui était pas ordinaire et qui faisait craindre à la jeune fille qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de désagréable.
Tous trois prirent place à table et baissèrent la tête pour dire leur prière.
—Bon appétit, grand-père, vite à l'œuvre maintenant, j'ai une faim de loup. Ah! voilà des pommes de terre bien accommodées; c'est à s'en lécher les doigts. Mère, vous en avez de l'honneur.
Lina avait prononcé ces paroles d'un ton joyeux évidemment pour dissiper les préoccupations du vieillard. Elle remarqua qu'il s'interrompait quelque fois de manger et qu'il secouait la tête.
—Grand-père chéri, dit-elle, vous êtes si taciturne. Allons,
racontez-nous quelque chose. Comment vont les gens de l'Aigle d'or?
Léocadie se mariera-t-elle bientôt avec le fils du fermier Kanteels?
Est-il vrai qu'Isabelle va demeurer à Bruxelles?
—Que Dieu protège ces gens égarés! soupira Jean Wouters. Si le père Mol n'ouvre pas promptement les yeux, il déplorera trop tard son coupable aveuglement. Le malheur et la honte sont suspendus sur cette maison, tout y va mal.