Et les deux femmes mordirent avec appétit dans leurs tartines bises.
Herman les regardait silencieusement avec une expression singulière, comme s'il éprouvait un sentiment d'envie.
—Nous avons également du pain blanc dans la maison, dit la veuve. Mon père a l'estomac un peu débile et ne supporte pas bien le pain de seigle. Si Monsieur a envie de goûter notre pain de froment…
—Ah! que l'homme est un être bizarre! Un dîner princier m'attend à l'Aigle d'or; il y a un chef de cuisine de Bruxelles; on nous servira toutes les primeurs, tous les mets rares et chers… et maintenant je vous envie, et j'ai faim d'une bouchée de ce lourd pain de seigle! Allons, la mère, je vous en prie, donnez-moi une tartine.
La mère Wouters, grandement étonnée, s'empressa de déférer à son désir, et il mordit à belles dents dans la tranche de pain dur, pendant que ses yeux brillaient de plaisir.
—Lina, Lina, vous souvient-il encore, demanda-t-il, que ma mère, quand nous revenions ensemble de l'école, nous tendait à tous deux une tartine de pain bis, pareille à celle-ci, et que nous nous jetions dessus comme deux jeunes loups? Des tranches de pain assez grosses et assez lourdes, disait ma mère, pour jeter un paysan à bas de son cheval?… Mais comme cela nous paraissait bon et savoureux! Voilà plus de quinze ans que je n'avais plus goûté de ce pain-là.
—Mais ce dont je me souviens mieux encore, répondit la jeune fille avec animation, c'est que nous allions courir dans la prairie avec les petits vachers, et que nous y allumions un feu de bois sec et de feuilles sèches pour cuire nos pommes de terre dans la cendre.
—Des pommes de terre et des cuisses de grenouilles, Lina.
—Et comme nous jouions à la dînette alors, n'est-ce pas?
—Et moi, comme je savais que vous aimiez beaucoup les navets, j'allais en arracher une pleine brassée dans le champ du fermier Christian.