Ils étaient donc enchantés l'un de l'autre, et se remirent à parler du temps passé, lorsqu'ils demeuraient tous à Ruysbroeck, sauf le grand-père, et qu'Herman et Lina étaient d'inséparables compagnons de jeu. En évoquant ces souvenirs tantôt ils riaient et battaient gaiement des mains, tantôt leurs yeux se mouillaient de douces larmes d'émotion. Herman se sentait comme emporté dans un monde enchanté. Il redevenait enfant, courait à la ronde, encore mal affermi sur ses petites jambes, et tenant la petite Caroline par la main, au milieu d'une nature aimable et riante, avec un soleil plus chaud, un air plus doux, des fleurs plus odorantes, et où les sources du bonheur et de la force n'étaient pas l'argent, mais la pureté de l'âme, la bonté du cœur et l'amour du prochain.

Il resta pour prendre le café de l'après-midi avec ses amis pauvres, mais nobles à ses yeux; il mangea encore avec le même plaisir des tartines de pain de seigle, et parla, à cette occasion, de sa bonne mère, avec un si vif regret et une tendresse si touchante et si communicative, que ses auditeurs avaient toutes les peines du monde à se retenir de pleurer.

Puis il parla de son futur mariage, et répondit aux questions de Lina et de sa mère que sa fiancée, quoique fille d'une baronne, était une jeune fille simple, affable et intelligente. A la vérité elle n'avait pas des joues fleuries comme une personne dont le sang est tonifié par le soleil, le grand air et le travail des champs; mais elle était bien faite, distinguée, élégante, pleine de charme dans ses manières, dans sa démarche et dans son langage. Il n'éprouvait pas pour elle une inclination particulière; mais comme son père y tenait si fort et que, d'ailleurs, ce mariage le retiendrait probablement, lui Herman, de retomber dans cette vie de dissipation dont il avait horreur aujourd'hui comme d'une chose vile et méprisable, il accepterait cette union disproportionnée, quoi qu'il n'espérât pas y trouver une vie agréable.

Lina et ses parents s'efforcèrent de le consoler et de l'encourager. D'après leur sentiment, son inquiétude était sans aucun fondement. Comment pouvait-il craindre de n'être pas heureux avec une fiancée noble et riche qu'il dépeignait lui-même comme aimable, douce et distinguée. Et quant à l'amour, il viendrait insensiblement, de lui-même.

Là-dessus, Herman avait secoué la tête et poussé un profond soupir, sans répondre un mot.

Ils se levèrent de table. Jean Wouters voulut montrer à Herman le verger et le potager. On se promena pendant quelque temps dans les sentiers du petit jardin, on cueillit çà et là une fleur, qui rappela naturellement aux deux jeunes gens les doux souvenirs de leur heureuse enfance, on causa, on rit, joyeusement et naïvement, jusqu'à l'heure où les approches du soir firent sentir à Herman que sa visite avait assez duré. Il se leva et annonça qu'il allait retourner à Bruxelles.

—Quand pouvons-nous espérer que monsieur Herman nous honorera d'une nouvelle visite? demanda Lina en lui adressant un regard suppliant.

—Ah! répondit-il, un pareil après-dîner d'intime et amicale causerie a plus de prix pour moi que toutes les fêtes et les plaisirs coûteux du soi-disant grand monde. Vous revoir, bonnes gens, pouvoir passer de temps en temps quelques instants en votre réconfortante compagnie, cela seul, j'en suis convaincu, me donnerait la force de ne pas retomber dans les excès de ma vie désespérée; mais je n'ose vraiment pas vous demander la permission…

—Vous serez toujours le très bien venu chez nous, Monsieur, dit le charpentier.

—Votre visite nous honorera et nous fera plaisir, ajouta la veuve.