—N'oubliez pas, monsieur Steenvliet, que vous m'avez sauvé la vie, et que nous vous devons, pour cela seul, une reconnaissance éternelle, dit la jeune fille d'un ton très sérieux.

—Soit, Lina, répondit le jeune homme avec un doux sourire. Et maintenant, vous voulez, à votre tour, sauver mon âme, n'est-ce pas? Ne secouez pas la tête, je pénètre votre généreuse intention. Si vous atteignez votre but, lequel de nous deux devra le plus à l'autre? Allons, allons, il vaut mieux ne pas discuter là-dessus. Bonjour, au revoir!

Herman reprit, les pas et le cœur légers, le chemin de terre qui conduit à Loth. Il se frottait les mains, murmurait des phrases joyeuses; il avait devant les yeux les images de Jean Wouters et de sa fille, mais surtout l'image de Lina qui le précédait en lui souriant.

Cela l'amena à la fin à faire cette réflexion, qu'il était né bien certainement pour la vie simple et tranquille de la campagne. Et maintenant il allait se marier avec une jeune fille noble qui ne chercherait son bonheur que dans une vie de luxe. Ce n'était pas l'amour qui les avait poussés l'un vers l'autre; elle ne lui apportait rien que ses quartiers de noblesse; lui, pas autre chose que les richesses paternelles… Pour d'autres, une pareille union était peut-être désirable; mais pour lui, il n'y paraissait destiné ni par la volonté de Dieu, ni par sa nature intime. Mais quoi qu'il en fût, il avait promis à son père d'accepter la main de Clémence de bonne volonté, et il voulait tenir sa promesse. D'ailleurs, c'était encore le mieux qu'il eût à faire, car sans cela sa triste vie devenait encore inutile et sans but comme auparavant.

Ces pensées occupèrent son esprit jusqu'au moment où il descendit du train à Bruxelles, et où il se disposait à rentrer en ville.

Mais alors il sentit tout à coup que quelqu'un lui frappait sur l'épaule. Il se retourna et vit un homme d'une forte corpulence, avec des joues rouges et bouffies, portant une blouse bleue et une casquette en peau de loutre. C'était Pierre Mol, l'aubergiste de l'Aigle d'or, qui lui prit familièrement la main en lui disant:

—Ah! ah! c'est vous, monsieur Herman. Bien le bonjour. Que diable, vous avez une mine excellente; êtes-vous tout à fait guéri?

—Guéri? répéta le jeune homme avec étonnement. Dieu soit loué, je n'ai pas été malade, maître Mol. Pourquoi me demandez-vous cela?

—Mais, parce que vous n'avez pas assisté à la fête de mercredi dernier. On vous a attendu si longtemps! Notre Isabelle aurait bien pleuré de ne pas vous voir… Ç'a été vraiment un banquet royal. Mais à cause de votre absence on ne s'est pas trop amusé. Je m'en suis bien aperçu à ma cave: on n'a pas bu seulement une bouteille de champagne par tête, et à dix heures tout le monde était déjà parti. C'est vous, monsieur Herman, qui êtes le grand boute-en-train, et quand vous n'êtes pas là, cela ne va pas du tout… Deux jours après, M. Dalster nous a dit que vous étiez malade, et qu'on ne vous avait pas encore vu au Club. Notre Léocadie ne cesse pas de marcher la tête basse, et notre Isabelle pleure quand elle est seule. Oui, vous comprenez cela, n'est-ce pas? La pauvre fille vous est si attachée, si dévouée, que pendant des journées entières elle ne pense qu'à vous.

—A moi? s'écria le jeune homme stupéfait et quelque peu indigné.
Isabelle pense à moi? Je voudrais bien savoir pourquoi.