Ne sachant à quoi occuper son esprit, il se mit à regarder autour de la salle à manger et à examiner tout ce qui s'y trouvait.
L'appartement était richement décoré, mais tout ce qui le garnissait avait un cachet d'antiquité. Ni les tentures, ni les rideaux, ni les tapis, ni les meubles, ni la garniture de la cheminée, ni même le surtout et le service de table n'avaient la forme du siècle actuel; rien de tout cela n'était moderne. Dans le fond de la salle, entre quelques portraits de généraux, de gouverneurs et de diplomates, brillait un trophée d'armes composé d'épées, de boucliers, de casques, d'armures et de hallebardes, dont l'aspect évoqua dans l'esprit d'Herman les merveilleux romans de chevalerie qu'il avait lus dans sa première jeunesse.
Il reporta ensuite ses regards sur la table et lorsqu'il eut également contemplé l'un après l'autre tous les convives, un sourire aigre plissa le coin de ses lèvres. Il se dit en lui-même qu'il se trouvait là dans un milieu où tous, les hommes et les choses, appartenaient à un monde vieilli… Et c'est dans ce monde, si antipathique à sa nature et à son origine, qu'il devrait passer sa vie! Cette pensée le fit frémir: ce fut avec un sentiment de tristesse qu'il reprit son couteau et sa fourchette pour découper le morceau de faisan qu'on venait de lui servir.
Le dîner approchait insensiblement de sa fin et les nobles convives, réchauffés par quelques verres d'un vin généreux, devenaient plus communicatifs. Il y en avait même deux ou trois parmi eux qui commençaient à parler si haut qu'on pouvait les entendre d'un bout à l'autre de la table.
—Eh quoi! madame la douairière, s'écriait le marquis de Hooghe, vous souriez et vous paraissez douter du sérieux de mes paroles! Je répète et j'affirme encore que le comte du Wargnies, dont le portrait pend à la muraille là, derrière moi, était l'ami intime d'un de mes ancêtres. Ils portaient tous deux, comme pages d'honneur, la traîne de la robe de l'infante Isabelle, à l'occasion de son entrée solennelle à Bruxelles, en 1599. Je trouve cette particularité dans les archives de ma famille.
—Eh bien, soit, marquis, je vous crois, répondit la douairière, mais alors tous les deux auront assurément connu le comte Van Langenhove, qui était attaché en qualité de Grand-Louvetier à la cour de son royal époux, l'archiduc Albert.
L'affaire était en train maintenant. Chacun des nobles invités sut conduire la conversation de telle sorte qu'elle lui fournît, comme par hasard, l'occasion de mettre sur le tapis ses illustres aïeux. Le chevalier prétendit qu'en 1542, à la bataille de Pavie, un Saintenoy aida à faire prisonnier François Ier, roi de France.
Un comte Van Elsdorp avait été présent, en 1419, à l'assassinat de
Jean-sans-Peur, à Montereau.
Et, remontant plus haut encore dans l'histoire du temps passé, le baron de Moersbeke soutint qu'en 1270, un de ses ancêtres avait été au siège de Tunis avec saint Louis, et qu'il aida même à fermer les yeux du roi, lorsque celui-ci fut emporté par la peste.
On raconta des exploits héroïques; on parla de services éclatants rendus à la patrie, de batailles gagnées, de traités de paix conclus, et de plus personne n'oublia de rappeler les illustres alliances de sa race, pour prouver qu'il était en possession d'un nombre respectable de quartiers de noblesse. Ils mettaient dans le dénombrement de ces particularités tant d'amour-propre et d'animation, qu'ils ne trouvaient ni le temps ni l'occasion de parler d'autre chose, même pour les demoiselles, qui n'écoutaient peut-être pas sans ennui cette leçon d'histoire et de généalogie.