Au milieu de la table, à la droite de l'amphitryon, la douairière Van Langenhove, entre celle-ci et l'une des jeunes demoiselles d'Overburg, Herman Steenvliet. A la gauche du baron, l'entrepreneur, une autre jeune fille et le chevalier Van Dievoort.
De l'autre côté de la table, en face de son mari, la baronne d'Overburg avait à sa gauche d'abord le marquis de Hooghe, puis Clémence et à côté de celle-ci le chevalier de Saintenoy, surnommé le voltigeur. Les autres convives et les parents du baron avaient pris place à table selon leur fantaisie.
Herman était donc assis en face de celle qui devait être sa fiancée. Vu la distance qui les séparait, il n'était pas obligé, par la bienséance, de causer beaucoup; mais il pouvait cependant, si l'envie lui en prenait, échanger de temps en temps quelques paroles avec elle, en élevant un peu la voix. Il comprenait les raisons et la prudence de cet arrangement et il l'approuvait intérieurement.
Pour ce qui regarde M. Steenvliet, celui-ci se sentait transporté au septième ciel. Assis à la droite du baron, il occupait la place d'honneur avant tous les nobles invités présents à ce banquet. Si le brillant mariage qu'il espérait pour son fils était une des causes principales de la joie et de la fierté qui rayonnaient sur son visage, d'autre part l'amour-propre flatté et la satisfaction personnelle n'y étaient certes pas étrangers. Il était honoré au-dessus de gentilshommes illustres par leur naissance, lui, l'ancien ouvrier, enrichi par le travail. N'y avait-il pas de quoi être fier?
Le service commença. On ne parlait presque pas. Cela n'était pas étonnant, d'ailleurs; la plupart des convives étaient de vieilles gens, sérieux et naturellement réservés… et qui sait si l'intrusion d'un parvenu et l'amitié que lui témoignait le baron, ne les avait pas blessés et rendus muets? En tous cas, on n'a pas l'habitude de causer beaucoup au commencement d'un dîner, si ce n'est à voix basse avec ses voisins. La satisfaction de l'appétit a le pas sur les attraits de la causerie.
Herman tournait souvent ses regards du côté de Clémence et il épiait toutes les occasions de lui adresser la parole. Quand la politesse ne permettait pas à la jeune fille de se taire, elle lui répondait avec affabilité et le remerciait même d'un sourire, mais ce sourire s'effaçait aussitôt, comme s'il n'était qu'une pénible contraction nerveuse.
Pendant qu'Herman se demandait à part lui quelle pouvait être la cause de cette singulière manière d'être, il remarqua, à son grand étonnement, que mademoiselle Clémence, lorsqu'elle causait avec son voisin le chevalier de Saintenoy, parlait beaucoup plus librement et que le sourire ne disparaissait pas sitôt de ses lèvres.
Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Son cœur ne pouvait cependant éprouver aucune sympathie pour ce vieux hobereau teint et maquillé. C'était donc sa présence à lui, Herman. qui seule la rendait confuse. Il le comprenait bien, et même il le trouvait naturel, car la réserve et la discrétion qu'on leur avait imposées, devaient être pour la jeune fille une pénible contrainte qui lui enlevait, vis-à-vis de lui du moins, toute liberté d'attitude et de langage.
Quant à lui-même, cette réserve obligée l'aurait peu gêné; mais la conduite de Clémence à son égard le rendait également plus ou moins confus, et il commençait à reconnaître que ce dîner de cérémonie n'aurait rien de bien amusant pour lui.
Pour ne point paraître stupide ou mal élevé, il tenta d'adresser une humble demande à sa voisine la fière douairière Van Langenhove. Elle fit d'abord comme si elle ne l'entendait pas; puis elle lui répondit d'un ton si bref et si sec, que le jeune homme, froissé, se détourna d'elle et parut donner toute son attention aux plats que les valets lui présentaient.