Herman n'allait au Club que tous les deux jours, n'y consommait presque rien, et rentrait au logis très tôt dans la soirée.

A la fin de la première semaine, le fils du banquier Dalster l'invita à venir, au château de son père, admirer un jeune poulain de grande espérance, invitation qu'Herman accepta avec empressement et même avec joie. Plus d'une fois déjà il s'était senti porté à aller voir encore une fois Jean Wouters et sa famille; mais la crainte d'être indiscret, d'abuser de leur accueil amical,—peut-être la conscience du danger qu'il pouvait faire courir à la bonne réputation de Lina,—l'avait toujours retenu. Mais maintenant, croyait-il, l'invitation de M. Dalster lui offrait une occasion plausible.

Au jour fixé, il descendit à Loth, et se dirigea par des chemins détournés vers le château du banquier, pour éviter de passer devant l'Aigle d'or.

Après avoir admiré le beau poulain et les autres chevaux dans les belles et vastes écuries de M. Dalster, il trouva un prétexte pour quitter le château.

Son intention, telle qu'il se l'avouait à lui-même, était uniquement de dire en passant un petit bonjour à la veuve Wouters et à sa fille… mais lorsqu'il se présenta dans leur demeure, l'accueil amical qu'il y reçut lui fit bientôt oublier sa résolution.

Durant près de deux heures il resta là, toujours prêt à s'en aller, et toujours retenu par la douce et gaie causerie de Lina.

De quoi parlait-elle si joyeusement, ce qui le faisait rire de si bon cœur, quel sentiment était la source de la bonne humeur et du contentement qui brillaient dans leurs yeux serait chose difficile à expliquer. Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Pour Lina, c'était sans doute la présence du compagnon des jeux de son enfance, et la conviction flatteuse que lui, qui l'avait sauvée un jour de la mort, serait à son tour sauvé d'un grand danger par ses conseils à elle, la pauvre fille de paysans. Aussi se montrait-elle on ne peut plus aimable envers lui, pour lui donner le courage de persévérer, et pour l'armer contre l'entraînement de plaisirs bruyants.

Pour Herman, ce n'était pas autre chose que le besoin, qu'il éprouvait au fond du cœur, de revivre par le souvenir les beaux jours de son heureuse enfance. Ces gens simples, leur bonté naïve, leur langage sans apprêt, l'humble petite maisonnette, le verger, l'étable; tout ce qu'il voyait, entendait là, lui parlait du temps où son grand-père et sa mère étaient encore de ce monde, et où le monde lui apparaissait, à lui, l'innocent enfant gâté par cette double affection, comme un paradis que des images ne devaient jamais assombrir.

Il n'était donc nullement étonnant qu'Herman eût inventé, trois jours plus tard, un nouveau prétexte pour leur rendre visite; et que ces visites devinssent de plus en plus fréquentes sans que personne, pas même le vieux charpentier, y vît le moindre mal.

Herman Steenvliet, au contraire, avait compris dès sa seconde visite, qu'il pouvait compromettre la bonne réputation de Lina, si quelqu'un remarquait qu'il venait si souvent dans la petite maison de Jean Wouters. Aussi, désireux de préserver la jeune fille de ce danger, il avait calculé avec le plus grand soin les moyens de tenir ses visites aussi cachées que possible.