Tantôt il allait en chemin de fer jusqu'à Ruysbroeck, à Loth ou à Hal, choisissait rarement le même chemin pour se rendre à la demeure de Jean Wouters et épiait, à cet effet, le moment où il n'y avait personne dans les environs. Il lui était très facile d'atteindre ce but, parce que des chemins creux très profonds coupaient la campagne de tous les côtés.

Il croyait en toute sincérité n'être poussé à prendre ces précautions que par la crainte de voir son amie d'enfance compromise par ses visites réitérées, si elles étaient connues, et d'être privé lui-même, par le fait, du calme et doux plaisir qu'il éprouvait à se trouver dans la société de ces gens simples…

Mais dans le courant de la troisième semaine, une lumière inquiétante se fit dans son esprit, non pas tout à coup, mais petit à petit, insensiblement, et pour ainsi dire malgré lui, car bien qu'il essayât de se dissimuler la vérité à lui-même, le bandeau lui tomba des yeux… Non, ce qui l'attirait avec une force irrésistible vers la maisonnette de Jean Wouters, ce n'était pas seulement l'accueil amical des habitants; ce qui faisait battre son cœur sous le pur regard de Lina, ce n'étaient pas seulement ses souvenirs d'enfance; un autre sentiment, plus intime, plus profond, plus puissant, avait envahi son âme. Il ne pouvait le méconnaître, sa conscience le lui criait tout haut: il aimait Lina.

Sous l'influence de cette découverte, il passa plusieurs jours dans un grand trouble d'esprit; il marchait la tête basse, soupirant et tremblant, et luttant contre cette idée pénible que le devoir lui commandait de cesser désormais ses visites chez le vieux charpentier.

En effet, quelles conséquences une pareille inclination pouvait-elle amener? La bonne renommée, l'honneur de l'innocente jeune fille compromis, son angélique bonté récompensée par une tache ineffaçable, et peut-être la paix de son cœur troublée pour jamais.

Il se disait bien parfois en lui-même qu'il renoncerait volontiers à tout, à l'héritage de son père et à la considération du monde, pour pouvoir faire de Lina sa femme, et pour pouvoir passer sa vie avec elle dans la solitude et l'obscurité… Mais ce n'était qu'un vague souhait de son cœur, et il le refoulait chaque fois en lui-même avec un sourire amer.

Car il n'y fallait point penser. Lui, l'héritier de plusieurs millions, qui devait se marier avec une jeune fille de haute naissance, oserait-il jamais exprimer le désir d'épouser la fille d'un pauvre artisan? Le moindre mot sur ce sujet ferait éclater son père d'une légitime colère, et le rendrait probablement malade… Et combien serait-il raillé et plaisanté, ce pauvre père, par ses amis et connaissances, qui savaient tous parfaitement que l'ambition et l'orgueil de sa vie entière était l'élévation de son fils unique.

Non, non, il n'y avait pas d'hésitation possible; le devoir était évident. Si quelqu'un devait souffrir, cruellement souffrir peut-être à cause de l'erreur de ses sens, ce serait lui seul, lui Herman. Heureusement pas un mot, pas un geste de sa part,—il le croyait du moins—ne pouvait avoir trahi le secret de son âme; il était donc libre de tenir ce secret caché pour tout le monde et pour toujours.

Sa résolution était irrévocablement prise: il ne retournerait plus à la maisonnette de Jean Wouters; il attendrait patiemment le retour du marquis de la Chesnaie, accepterait Clémence pour femme, et, dans sa nouvelle situation, il oublierait insensiblement le sentiment qui lui tenait si fort au cœur.

Il persista dans cette bonne résolution bien que d'autres idées vinssent continuellement l'assaillir et que l'image de Lina, qu'il s'efforçait vainement de chasser, fût toujours devant ses yeux.