Ah! combien la victoire est difficile à remporter dans ces luttes contre notre propre cœur! Le pauvre jeune homme résista courageusement pendant quatre jours, au bout desquels son énergie et sa volonté succombèrent sous l'attraction irrésistible.

Ne plus revoir Lina, jamais, jamais, plus une seule fois, cela était au-dessus de ses forces: mais il se dissimula à lui-même sa défaite et essaya de rassurer sa conscience par la certitude que, s'il voulait retourner encore une fois à la maisonnette de Jean Wouters, c'était uniquement pour colorer son éloignement de l'un ou de l'autre prétexte aux yeux de ces braves gens, et en même temps pour prendre définitivement congé d'eux. Il ne pouvait pas décemment, après avoir été accueilli avec tant d'amitié et de cordialité, s'éloigner tout à coup sans adieu et sans un seul mot d'explication.

A la suite de cette résolution nouvelle, il monta en chemin de fer et descendit à la station de Loth.

A peine avait-il marché pendant quelques minutes dans le chemin creux, qu'il s'arrêta en secouant la tête d'un air pensif. Qu'est-ce qui le faisait hésiter ainsi tout à coup? Pourquoi son cœur battait-il si violemment? Pourquoi frissonnait-il comme un coupable?

Ah! il le sentait bien: Lina n'était plus la même pour lui; elle n'était pas seulement la compagne des jeux de son enfance, dont la présence était pour lui la source des plus doux souvenirs de son passé; non, c'était une femme pour laquelle il nourrissait une secrète mais puissante affection; ses yeux, sa réserve, sa timidité même ne trahiraient-ils pas ce qui se passait dans son cœur? Et comment supporterait-il maintenant le clair regard de la jeune fille?

Retourner sur ses pas?… Il ne pouvait pas s'y décider. Il y avait déjà six jours que les braves gens ne l'avaient plus vu. Sans doute ils étaient inquiets et se demandaient les motifs de sa longue absence; il ne pouvait pas se dispenser d'aller les rassurer. D'ailleurs il y avait un moyen de prévenir toute impression désavantageuse; c'était de prétexter qu'il était très pressé, d'abréger sa visite autant que possible, et de ne pas même consentir à prendre un siège.

Il poursuivit rapidement son chemin sous l'influence de ces idées, et il approcha bientôt de la demeure du père Wouters.

Lina était dans le jardinet devant la maison, près du puits; elle était occupée à puiser de l'eau. A peine eut-elle aperçu le jeune homme, qu'elle leva les bras et se mit à battre des mains si joyeusement que sa mère accourut au bruit. Elle aussi accueillit Herman avec les plus vives démonstrations de joie.

—Entrez, entrez donc, monsieur Herman Steenvliet, dit la veuve en le prenant familièrement par le bras. Ah! que vous nous avez inquiétés en restant si longtemps sans venir nous voir et sans nous donner de vos nouvelles! Lina était bien triste depuis deux ou trois jours.

—Triste? De mon absence? murmura Herman.