—Oui, certes, fort triste, répondit la jeune fille, Nous craignions que vous ne fussiez tombé malade. Pensez donc, monsieur Herman, nous avons prié pour vous tous ensemble; mais Dieu soit loué! notre inquiétude n'était pas fondée. Vous n'avez pas l'air malade du tout; cela me rend si joyeuse que j'ai des envies de chanter.

—Ce n'est pas seulement l'incertitude au sujet de votre santé qui nous rendait inquiètes, ajouta la veuve. Une autre idée nous effrayait; grand-père supposait que vous vous étiez encore une fois laissé… comment dirai-je… entraîner à l'Aigle d'or par ces jeunes messieurs qui… Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, monsieur Steenvliet?

—En effet, mes bons amis, je vous comprends, dit le jeune homme avec un sourire de reconnaissance. Heureusement vos craintes étaient également mal fondées sous ce rapport-là. Je ne sais comment expliquer cela, mais vos bons conseils, vos paroles d'encouragement, votre douce compagnie m'ont inspiré un profond dégoût pour ces dissipations et ces plaisirs bruyants. Quoi qu'il advienne de moi par la suite, je n'oublierai jamais que c'est vous qui, par votre amitié désintéressée, m'avez détourné du chemin du vice où sans cela je me serais perdu définitivement…

—Aussi, monsieur Herman, vous ne pouvez plus rester si longtemps sans venir nous voir, interrompit la jeune fille. Quand nous restons tant de jours sans vous voir, il nous vient tout de suite des idées noires, des inquiétudes. Si vous vous laissiez entraîner de nouveau à l'Aigle d'or par vos riches amis, quel malheur!

—Si ce n'est que cette crainte qui vous fait désirer ma présence, soyez pleinement rassurée, Lina. Mais aujourd'hui je suis venu pour…

—Ce n'est pas cette crainte seule, répliqua la mère Wouters. Avouez-le franchement, Lina: dès que deux ou trois jours se sont passés depuis la dernière visite de M. Steenvliet, nous ne savons plus ce qui nous manque. Nous allons constamment sur la porte pour voir s'il ne vient pas, et nous ne parlons que de vous, Monsieur. Vous êtes si bon, vous avez tant d'esprit, et l'on a tant de plaisir à vous entendre parler! Dans notre solitaire et tranquille existence, votre présence n'est pas seulement un grand honneur, c'est aussi un grand bonheur pour nous. Ah! si vous deviez tout à coup cesser de venir ici, il me semble que nous le regretterions longtemps.

Herman avait eu sur les lèvres l'annonce d'une séparation définitive, et il avait déjà commencé à prononcer les premiers mots d'adieu, mais la force lui manqua pour affliger si cruellement ces braves gens. Vaincu, il se laissa tomber sur la chaise qu'on lui offrait vainement depuis qu'il était entré, et écouta, avec une délicieuse émotion, les témoignages d'amitié et de dévouement dont les deux femmes l'accablaient à l'envi.

D'abord il répondit aux questions pleines de sollicitude de la jeune fille, qu'en effet il se sentait un peu indisposé, et qu'il avait un gros mal de tête, il ne pourrait donc pas rester longtemps; d'ailleurs, des affaires urgentes le rappelaient à la maison.

Mais sa volonté et son courage ne résistèrent pas au charme magique de l'aimable conversation de Lina. L'innocente fille, pensait-il, ne pouvait pas soupçonner ce qui le troublait si profondément en sa présence. Il n'y avait donc pas de danger immédiat. S'il ne trouvait pas la force de lui dire de vive voix adieu pour toujours, il chercherait un autre moyen, dût-il le lendemain écrire une lettre à ce sujet à Jean Wouters.

Bientôt il eut oublié complètement ses bonnes résolutions, et se livra sans arrière-pensée au bonheur de regarder et d'écouter encore une fois Lina aussi longtemps que possible. C'était la dernière, pensait-il.