C'est ainsi qu'il se fit que deux grandes heures s'étaient déjà passées avant que Herman songeât à quitter ces braves gens.
Il se leva et hésita un instant: l'idée lui venait encore une lois de leur déclarer qu'à son grand chagrin il se voyait contraint de leur dire adieu pour longtemps; mais Lina et sa mère l'empêchèrent d'exprimer son intention, en le suppliant toutes deux de ne plus rester plusieurs jours sans venir les voir. Elles lui demandèrent avec de si vives instances de leur épargner ce chagrin, que Herman, retombant dans sa précédente irrésolution, s'en alla en balbutiant une promesse vague de donner satisfaction à leur ardent désir.
Lorsqu'il eut dépassé la haie qui servait de clôture au petit jardinet devant la maison, il remarqua avec une certaine surprise un homme qui se tenait caché derrière un des arbres du chemin, et qui paraissait l'espionner.
Cette supposition le blessa et l'effraya en même temps; il marcha droit à l'homme qui se cachait ainsi, pour lui demander compte de sa hardiesse. Mais l'homme en le voyant venir, poussa un grand éclat de rire, et s'enfuit à toutes jambes dans la direction du village. Herman avait reconnu dans cet espion Pauw le tortu, le domestique de l'Aigle d'or. Il en fut très contrarié, car il devinait ce qui s'était passé, et il prévoyait ce qui allait se passer encore. Quelqu'un devait avoir remarqué ses visites dans la maison de Jean Wouters, et cela était probablement venu aux oreilles du père Mol, l'aubergiste. Celui-ci, aigri contre Herman Steenvliet parce qu'il ne voulait plus venir à l'Aigle d'or, avait envoyé son garçon pour s'assurer de la vérité de la nouvelle.
Quelle en serait maintenant la conséquence? Mol et ses filles ne pouvaient pas se venger sur lui; il était au-dessus de leurs atteintes. Mais Lina, la pauvre Lina? Combien il leur serait facile de ternir la réputation de la noble et pure jeune fille par de méchantes insinuations et des faux bruits.
Et que pouvait-il, lui, l'unique cause du tout le mal, que pouvait-il pour défendre son innocente amie contre la calomnie? Rien, hélas?
Ces pénibles pensées lui gonflaient le cœur. Ce fut en soupirant tout bas et en se plaignant de son sort, qu'il s'éloigna et disparut entre les hauts escarpements du chemin creux.
IX
Ce que Herman Steenvliet avait prévu ne tarda pas a se réaliser. Dès le lendemain déjà les gens du village se réunissaient par petits groupes et se parlaient mystérieusement à l'oreille avec une expression de doute et d'indignation. On levait les bras a ciel, on déplorait la corruption du siècle, on poussait des hélas! hypocrites au sujet de la honte et du scandale qui rejaillissaient sur la commune, mais tout cela si bas, si bas, qu'à un pas de distance il eût été impossible d'entendre ce qui se disait.
Et il en était de même partout: dans les maisons, dans les rues, dans les champs. Tout le monde savait que Lina Wouters recevait presque tous les jours la visite d'un jeune monsieur de la ville, d'un de ces riches dissipateurs qui précédemment avaient mené une vie de polichinelle à l'Aigle d'or.