Sans doute l'aubergiste Mol et ses filles n'étaient pas étrangers à la diffusion de ce bruit; mais comment, en moins d'un jour, pouvait-il avoir pénétré jusqu'au fond des maisons les plus isolées du village, puisque personne ne l'exprimait à haute voix, et qu'on se le disait seulement à l'oreille.

Telle est la nature de la médisance: en apparence une parole de pitié, murmurée à voix basse, sur les défauts du prochain; mais en réalité un monstre invisible, un serpent ailé qui s'avance avec la rapidité de l'éclair, et verse dans tous les cœurs, même dans les plus nobles, le venin qui doit souiller l'honneur ou empoisonner la vie d'une victime souvent innocente.

La médisance se transforme rapidement en calomnie: On ne peut pas toujours rester dans le vague. Il faut que les choses aient un nom. Aussi, c'était chose étonnante, ce que l'on racontait déjà, dès le troisième jour, sur le compte de Lina Wouters et du jeune monsieur de la ville: et comme chacun y ajoutait de son propre chef quelque détail inédit, il était à craindre qu'avant la fin de la semaine la jeune fille ne fût, aux yeux de tous, assez coupable pour mériter d'être chassée du village à coups de pierre.

Comme d'ordinaire, les victimes de la calomnie étaient les seules personnes qui, jusque-là, n'avaient rien appris des bruits qui couraient. S'amuser à dire du mal d'autrui, c'était un plaisir que les villageois voulaient bien se donner; mais assumer vis-à-vis de ceux qu'ils calomniaient la responsabilité de cette mauvaise action, ils ne l'osaient pas.

Ce matin-là, Jean Wouters était dans l'atelier de son maître, occupé à travailler à son établi de menuisier, et maniant la varlope avec ardeur. Deux autres charpentiers étaient derrière lui dans un coin, en train d'ajuster les ais d'une porte. Ils regardaient du coin de l'œil leur camarade aux cheveux gris, puis échangèrent un regard d'intelligence et haussèrent les épaules en ricanant à demi, mais sans rien dire.

Jean Wouters souriait en travaillant, et paraissait de la meilleure humeur du monde. Il pensait à Lina, à la joie, à l'orgueil de ses vieux jours. Quelle tendre affection elle lui portait. Pauvre enfant, cœur aimant et généreux, n'avait-elle point, pendant des mois, abîmé ses yeux à faire de la dentelle, pour pouvoir acheter un chapeau neuf à son grand-père, un chapeau si fin et d'une forme si nouvelle, que dimanche, à l'église, bien des gens l'avaient remarqué. Et ce n'était pas encore assez: comme elle savait qu'il aimait à fumer une bonne pipe, elle lui avait fait cadeau, pour son anniversaire, d'un gros paquet d'excellent tabac.

Son lot avait été dur sur cette terre. Depuis son enfance, il avait rudement peiné pour gagner son pain quotidien. Il avait perdu de bonne heure sa femme et son fils bien-aimé, et depuis lors il avait lutté plus d'une fois contre le besoin et la maladie; mais cependant, il bénissait Dieu avec une sincère gratitude, d'avoir fait rayonner sur ses cheveux blancs l'amour de Lina, comme le soleil sur la neige.

Un joyeux sourire éclairait son visage. Il murmurait précisément le doux nom de sa chère petite-fille, lorsqu'un des apprentis vint lui annoncer que le maître avait quelque chose à lui dire, et le pria de passer dans l'arrière-boutique.

Jean Wouters déposa sa varlope et quitta l'atelier. Dans le corridor il rencontra son patron.

—Vous m'avez fait demander, patron? lui dit-il.