J'avais déjà, auparavant, sans autre mobile que la curiosité, visité quelques autres établissements du même genre; mais nulle part je n'avais trouvé autant d'ordre ni de propreté. Les salles et les ateliers étaient larges et hauts; on avait établi en nombre suffisant de puissants ventilateurs pour chasser la poussière; partout où les rouages, où les courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imprudent, il y avait des plaques de zinc pour le préserver de ces malheurs; partout il y avait de l'espace et de l'air en abondance, et l'on s'apercevait qu'on avait veillé avec une sollicitude toute paternelle à la santé et au bien-être des ouvriers. Les femmes, les hommes et les enfants, que je vis au travail en grand nombre, étaient tout autres que je ne me l'étais figuré. Pas de vêtements malpropres ou déchirés; de la gravité et de la retenue; quelque chose de digne dans le regard; et, quand on leur adressait la parole, de la politesse et de la convenance.
Je félicitai sincèrement le directeur et lui dis qu'il pouvait être fier du bel établissement dont il avait la conduite.
—En effet, répondit-il, j'en suis déjà un peu fier; mais j'espère qu'avec le temps j'introduirai encore d'autres améliorations, surtout en ce qui concerne le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus orgueilleux…
Il regarda sa montre et dit:
—Encore quelques minutes et je vous le montrerai. Voyez-vous, monsieur, on peut faire du travailleur tout ce que l'on veut; mais il faut naturellement un peu de patience, car on doit d'abord triompher de l'ignorance, qui, tant qu'elle subsiste, est un obstacle invincible au perfectionnement des classes ouvrières.
Un instant après, une cloche sonna. Je vis çà et là des enfants et de jeunes garçons quitter les moulins à filer et sortir de l'atelier.
—L'heure du repas est-elle venue pour eux? demandai-je.
—Non, ils vont à l'école, répondit le directeur. De deux fileurs, l'un quitte le travail pour une heure. Pendant ce temps, l'autre servira seul le moulin, ce qui ne lui est pas difficile, attendu que son camarade, avant de partir, a tout préparé autant que possible. Il en est de même des enfants qui sont occupés à d'autres travaux. Chacun a son tour, et celui qui ne peut pas quitter son travail pendant la semaine reçoit l'instruction le dimanche et le lundi, pendant le temps où les travaux cessent. C'est seulement depuis huit ans que j'ai fondé cette école avec l'autorisation des propriétaires de la fabrique, et maintenant je puis me vanter que plus de la moitié de nos ouvriers, tant hommes que femmes, savent lire et écrire. On s'aperçoit bien, n'est-ce pas, que l'instruction leur a inspiré un sentiment de dignité personnelle? C'est mon rêve de voir, avant que je meure, qu'il n'y a plus un seul ouvrier illettré dans toute la fabrique. Vous pourriez croire, monsieur, que des enfants d'ouvriers n'ont pas l'esprit subtil et qu'une heure de classe ne peut pas produire en eux des fruits appréciables; veuillez me suivre, je suis sûr que ce que vous entendrez vous étonnera et vous fera plaisir.
En disant ces dernières paroles, il se dirigea vers une porte qui donnait sur la cour intérieure, et me conduisit un peu plus loin dans une grande salle remplie de rangées de pupitres, derrière lesquels étaient assis une soixantaine de garçons de huit à quinze ans.
Le directeur dit quelques mots à l'instituteur, et celui-ci me pria, puisque les écoliers avaient précisément commencé à écrire, de vouloir bien jeter un coup d'œil sur leur écriture.