—Je l'ai vu! riposta la mère.

—Vous mentez! beugla l'enfant.

Et, comme si cette monstrueuse insolence n'avait eu rien d'insolite, la femme ne parut point y faire attention ou ne pas l'entendre; car elle sortit en courant de la maison et ferma bruyamment la porte derrière elle.

Pauvres enfants! que pouvaient-ils devenir sous la conduite d'une telle mère? Rien, assurément, que des êtres sauvages et incultes dépourvus de tout sentiment de dignité humaine. Ce n'était par leur faute; mais était-ce bien la faute de leur mère?

Cette femme, lorsqu'elle était enfant elle-même, avait passé ses premières années sous la surveillance d'une vieille femme ignorante et grossière, au milieu d'enfants abandonnés, dont les mères, ainsi que la sienne, devaient travailler toute la journée à la fabrique. Là, elle n'avait appris qu'un langage brutal et impoli; elle avait grandi sans la moindre notion des devoirs que l'homme a à remplir en cette vie envers Dieu, envers la société et surtout envers lui-même. Comme elle n'avait atteint alors que l'âge de neuf ans, il y avait encore de l'espoir qu'elle recevrait quelques reflets des lumières de la civilisation; qu'avant de devenir femme, elle sentirait naître en elle l'instinct de la dignité personnelle et de la modestie virginale. Mais, avant que le dixième printemps commençât pour elle, elle était déjà à la fabrique, attachée à une machine tournant éternellement, livrée à la compagnie de femmes et d'hommes encore plus grossiers et plus ignorants qu'elle. Plus tard, elle s'est mariée; après la naissance de son troisième enfant, elle resta à la maison et donna là, à ses enfants, la seule instruction qu'elle eût reçue: ignorance, grossièreté, abaissement et abâtardissement de la nature.

Et nous qui parlons du perfectionnement moral de l'ouvrier, nous donnons à ses enfants une pareille mère! Et nous qui blâmons l'ouvrier parce qu'il fuit sa demeure, parce qu'il boit et court les cabarets, nous lui donnons une pareille compagne!

Oui, le progrès gigantesque de l'industrie est un des phénomènes les plus surprenants et les plus salutaires de notre siècle; mais le penseur, le philanthrope, ne verra pas ce progrès irrésistible sans une terreur secrète, aussi longtemps qu'il arrache la femme, la mère du sein de la famille, et fait de l'enfant l'esclave de la matière, dans un âge qui est destiné à son développement moral et intellectuel.

Si l'on veut civiliser et perfectionner la classe ouvrière, il faut commencer par la femme. Cette loi est impitoyable. Si l'homme règne sur le monde matériel, l'éducation morale dépend uniquement de la mère, et elle règne sur le cœur et l'esprit de la génération naissante avec toute la puissance de l'ange ou du démon, selon l'élévation ou la bassesse de son âme.

L'humanité commence à le comprendre. Du fond des consciences s'élève un cri de détresse, une voix prophétique qui dit: «Sauvez le monde de l'abaissement moral par la femme! Instruction pour la femme! Éducation pour la femme! Lumière, dignité et notion du devoir dans le cœur des mères du peuple! Sinon, ténèbres, abaissement, injustice et sanglante vengeance sur le monde à venir.»

III