—Ce n'est pas pour cela; mon cœur est triste.
—Comment cela? T'est-il arrivé quelque chose?
—Wildenslag m'a fait peur; il me fait toujours peur… Et peut-être a-t-il raison; peut-être ne faisons-nous pas bien en voulant élever notre Bavon au-dessus de ses parents.
—Encore cette mauvaise idée!
—Mauvaise idée, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille pendant des années entières à l'école communale, et qu'il devienne instruit, il nous coûtera bien plus d'argent qu'un autre enfant et en outre il ne nous apportera jamais un centime dans le ménage; et, lorsqu'il sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dépensera à s'acheter de beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donné sa sueur pour faire de lui un monsieur.
—Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixés sur ton innocent enfant? soupira la mère. Bavon deviendrait ingrat et méconnaîtrait ses parents? Jamais, jamais! son cœur n'est qu'amour et reconnaissance.
—C'est un bon enfant, je le sais, répliqua Damhout. Ils sont tous bons, Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitôt qu'ils deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquiètent plus de leurs parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu élevés dans le monde, ils abaissent quelquefois leur regard avec dédain sur ceux qui se sont imprudemment sacrifiés pour eux.
—Cela n'arrivera pas à notre Bavon, Damhout, répondit la femme en comprimant sa douleur. Son cœur est pur, j'y veillerai. Tu crains que, plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destinée que nous? Mais, si cela arrivait, ton cœur de père ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu pas avec orgueil: «C'est mon fils, pour lui j'ai travaillé avec plaisir; son bonheur est mon ouvrage?»
—De belles choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne fût honteux de son père.
—Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire?