—Pourquoi donc?

—Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous avez un bon cœur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais, moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène, dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées, depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de dentelles!

—Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout ce que vous dites là?

—Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort. Je suis mère…

—Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag.

—Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui. Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si intelligente, et elle a un cœur si bon et si pur! Cela me fait peine, de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et qu'elle en mourra.

—Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je le reconnais; mais j'ai aussi un cœur de mère. Je ne laisserais pas ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.

—Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez véritablement votre pauvre Godelive… Mais votre mari?

—Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison; mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même devant le roi.

Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café.