Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre cœur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas, lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient désolés de ne plus la voir.
La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était:
—Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?
—Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.
Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.
Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le tourmentaient sans cesse.
Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:
—Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts; vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content, vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement son devoir, on doit avoir le cœur léger et joyeux; sans cela, le travail devient ennuyeux et pénible.
Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit, et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs, Godelive ne répondait pas… Déjà six longues semaines s'étaient écoulées. Aurait-il jamais de ses nouvelles?… Peut-être était-elle dangereusement malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.
Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui montrer.