Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!

Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa mère le regardait avec attention.

De l'amour?… Sa pitié serait de l'amour?… Il aimerait Godelive, autrement que comme une compagne de jeu, comme une sœur? Sa mère ne l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant du cœur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?

Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation. Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât son amie absente.

Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus parler de Godelive.

Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et enfants, travaillaient à la fabrique.

Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses, il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.

Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre?

Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles.

On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à table entre ses deux petites sœurs, en face de ses parents. Il ne parlait pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu les voix joyeuses des enfants.