Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la fabrique.

M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention particulière.

—Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune, et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.

Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices.

Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il atteignit sa dix-neuvième année.

Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive, l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le savait bien.

Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère lui avait donné raison.

En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand, ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité et il était aigri contre eux.

C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte, à l'intimité passée avec les Wildenslag.

On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le cœur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.