—Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.
—Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un profond soupir. L'avez-vous vue réellement?
—De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on attaquait sa mère… Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi, madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand.
L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses yeux et ses lèvres tremblaient.
Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:
—Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous, mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits, notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh! j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cœur. Mère, fais venir des ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure. Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre rue.
Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue:
—Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je suis guéri, guéri pour toujours.
Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.
Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne s'occupe que de choses utiles.