—Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!… Je désire que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant n'est pas augmenté.

—Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement.
Pourquoi ce mystère?

—C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents, et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans qu'ils le sachent.

—Quelle surprise?

—Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet… Et, si j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements…?

—Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites raisonnables.

Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et le mit immédiatement à l'œuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista cependant dans sa première résolution.

Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sœurs, il raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession. M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques mois.

Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.

Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.