—Oui, vos filles, que leur est-il arrivé?
—Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées.
—Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.
Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole.
—Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame, vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur.
—Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément.
—Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le cœur de votre Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement moral et de la perversité du cœur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au rude contact de gens grossiers…
—Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en frémissant.
Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua:
—Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme.