—Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos nouvelles?

—Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait trop de distance entre vos parents et nous.

—Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.

—Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen. Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses sœurs, parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini, avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils, aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à force d'injures et de menaces, veut contraindre sa sœur à lui donner une grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui. Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait, je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand. Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier franc, tout ce que nous possédions…. Écoutez maintenant, monsieur, je vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en. Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari, contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en signe d'adieu, la main de son ange de consolation!

Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante; l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de silencieuses larmes coulaient sur ses joues.

Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit:

—Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh! pardonnez-le-moi!… Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles, à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient. Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus.

—Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de nouvelles larmes. Ah! vous avez le cœur de votre mère… un cœur généreux comme celui de Godelive!

Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.