Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s'efforçait ainsi de m'armer contre le danger qui me menaçait, j'eus plusieurs fois envie de la laisser lire dans mon coeur, de lui demander des forces contre ma propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d'inquiétude et de douleur. D'ailleurs, mon père eût appris par elle que je m'étais laissé entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre source qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et dans sa loyauté d'honnête homme, il se serait certainement cru obligé d'avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'étais devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait rester enseveli au fond de mon coeur, et, si je pouvais le garder jusque sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir.

Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil, comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soirée.

Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine; elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le concours était passé, elle m'enverrait mon père pour délibérer avec moi si je ne ferais pas mieux d'aller à Bodeghem jusqu'à mon entière guérison.

Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle n'avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois pour me dire adieu.

Après son départ, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la contemplation de mon bonheur.

Je m'étais donc trompé ce n'était pas le fils du riche banquier, ce n'était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l'amour de Rose; non, non, moi, moi seul j'étais aimé!

Elle était coupable peut-être, la joie qui m'égarait jusqu'à la folie, qui me faisait rire et qui faisait battre mon coeur comme si le ciel se fût ouvert pour me recevoir; mais j'étais devenu aveugle.

Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mère qui me répétait:

—S'il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n'est pas un autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer!

Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon coeur sautait de joie; quelque chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et d'espace.