Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais affreusement triste. Mon coeur n'était agité cependant d'aucun mouvement violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le poids du désenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.
Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et sans but.
J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.
Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort à coeur, quoique, depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oubliée.
Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne fusse proclamé vainqueur.
Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il me décrivit, avec gaieté l'honneur insigne qui allait m'être décerné: on me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou la médaille d'or; le préfet—c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur dans ce temps-là—conduirait les lauréats des classes supérieures dans sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux notables de la ville.
Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux, non-seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs, et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation comme une des gloires de la patrie.
Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me firent envisager l'avenir avec confiance et même avec orgueil.
Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je m'écriai avec un geste énergique:
—Eh bien, puisque celle pour qui mon coeur bat depuis mon enfance n'a pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour sur cette autre idole de mon âme: sur l'art!