Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le coeur comme un ver cruel.
Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie.
Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement sur l'exécution d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il était l'expression de ma situation présente. C'était un jeune homme entre l'Amour et l'Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de laurier de l'Art.
Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les formes propres à l'expression finale de ma pensée, la porte de ma chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M. Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours d'après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l'appariteur de l'Académie une bonne récompense afin d'apprendre le premier l'heureuse nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il était accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur, l'artiste qui lui devait son talent et son succès.
Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon triomphe, que d'émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il avait obtenu lui-même la couronne de laurier.
Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu'il avait résolu depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de l'Académie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'était une montre d'or, avec une chaîne d'or et une clef dans laquelle était enchâssée une pierre précieuse.
Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la généreuse délicatesse avec laquelle il m'était offert, emporté par un mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la même tendresse que s'il eût été mon père.
C'était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur; mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne pouvoir parler.
Après un instant de silence, il me prit la main et dit:
—Léon, tu as un noble coeur; je donnerais la moitié de ma fortune pour que Dieu m'eût accordé un fils avec un coeur comme le tien. Mais il m'a permis du moins de te protéger comme un père, d'assurer ton bonheur en ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance et par l'espoir d'avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et, d'ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donné l'ordre d'apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l'a rendue joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.