Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.
Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui me rendait fou de joie, ce c'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction; mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre coeur était si avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes les raisons que j'avais d'être heureux, il n'appréciait que celle qui pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir.
M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et mystérieuses paroles! Rose s'était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel?
Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de remporter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à la santé du primus.
Avant que la bouteille fût vidée, l'appariteur de l'Académie vint m'apporter l'avis officiel de la décision des juges; immédiatement après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et, comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement m'apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et, lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer quelques minutes à ma toilette.
Je sortis de ma chambre le coeur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au lit; cette fois, il n'était pas question d'une indisposition imaginaire, ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre.
Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.
M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée de me féliciter? Quoi qu'il en fût et quelque direction que je donnasse à mes réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le coeur plus serré et l'esprit plus abattu que si le prix de l'académie m'eût échappé.