Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une joyeuse attente et une vive animation; on eût pu croire que chacun des spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d'un fils chéri; car tel est le peuple à Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise.

Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet, étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle.

De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que l'affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j'avais nourri l'espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que la musique avait déjà commencé l'ouverture qui devait précéder la distribution des prix, mon coeur se serrait et je me sentais pâlir; ils n'étaient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les sièges qu'on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient toujours vides.

Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient à mon triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait artiste, ne les entendaient pas? Hélas! Rose avait refusé de venir à la distribution des prix: ma crainte s'était donc réalisée!

Les derniers accords de la musique s'éteignirent.... Un long soupir souleva ma poitrine, comme si mon coeur était soulagé d'un poids écrasant.

Je voyais M. et madame Pavelyn ... et Rose! Dieu merci, mon pressentiment m'avait trompé!

Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.

Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu'un courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous mettre en communication secrète; je croyais entendre son coeur battre à l'unisson du mien....

Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi, les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs, et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord, on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer la cérémonie.

Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force, et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui criait avec enthousiasme: