—Bravo! bravo! bravo!
D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à un pareil suffrage?
Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon coeur; si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose, comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, fût un vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai l'escalier, le coeur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui m'attendait debout et se mit a m'adresser une courte allocution.
Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon oeil fixe ne quittait pas la place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux, Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si libéralement prodigués aux autres!
Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!
La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa femme. Là, il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.
Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des marques les plus vives de leur intérêt et leur affection.
—Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins la main pour lui prouver que, du fond du coeur, tu prends part à son succès.
En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage de Rose!... Ciel! elle pleurait!...
J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes d'attendrissement sur ses joues!