Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre.

Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre elle et moi.

Ô mon Dieu! j'avais lu dans son coeur comme dans un livre ouvert! il n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était la source de ma foi et le but de ma vie!

Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de cette disgrâce?

Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras, et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus heureux de la terre!

Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant, d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet, les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine.

Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche. Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe, c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes, ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte de la couronne de roses de l'Amour.

Les applaudissements de l'univers entier n'étaient rien auprès du seul regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi!

Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier, et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais un jeune homme d'un caractère gai.

Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture, il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation, avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste du plus heureux naturel.