Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à moi, ce banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel, se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon coeur.

Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M. le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.

Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le département de l'Escaut.

J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec attendrissement.

Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour titre: le Bonheur d'être aimé. Inutile d'ajouter que je ravis tout le monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.

Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur bienveillance.

Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières, étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était changé pour moi en un paradis resplendissant!

Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette demi-journée de félicité!


XXIV