Comme la force de l'homme pour jouir est bornée! comme elle est immense pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, et à l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination naturelle.

La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant, les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de tous ... la révélation de l'amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines d'inquiétude!

Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de moi.

J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché d'étouffer.... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable.

Hélas! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime. Affreuse vérité!

Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route, j'osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule révélation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille! Le fils du sabotier s'était senti heureux parce qu'il était aimé de Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs secrets de mon coeur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence empoisonnée à jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser, pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité.

Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.

J'étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l'espérance sans cesse renaissante.

Lorsqu' enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait, qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon coeur jusqu'à la dernière racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme.... Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, impérieux, inexorable, me montrant d'un côté la reconnaissance et le respect; de l'autre, la honte et la lâcheté.

Enfin mon parti fut pris.