Je m'éloignerais de mes bienfaiteurs; j'ôterais tout aliment à l'inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais croire non-seulement que j'étais insensible à son amour, mais encore que sa présence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice amer j'allais lui faire vider jusqu'à la lie! Mais, quoique ma pitié pour ce qu'elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n'y avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la fatalité.
Quitter tout à coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas faire; mais j'avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d'habituer peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans la solitude, ce qu'il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos, je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de subvenir à mes besoins.
Ce que je craignais, c'était de manquer de courage pour accomplir mon pénible devoir.
Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un long voyage.
Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de notre village, et j'écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j'étais parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes forces.
Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m'arrachai avec violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami qu'il ne reverra peut-être jamais.
Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait lourdement sur mon coeur; un voile noir était suspendu devant mes yeux; je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans de douloureuses rêveries....
Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment étais-je arrivé là? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je m'abandonnais au cours de mes rêveries, l'âme de Rose, par une puissance mystérieuse, avait attiré mon âme comme l'aimant attire le fer!
Je voulus m'éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait signe de la fenêtre qu'elle va m'ouvrir la porte.
Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable? Peut-être ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon départ. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit, et j'entrai avec l'intention d'abréger mes adieux. La servante me conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.