Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet comprimait-il les mouvements tumultueux de mon coeur et les rendait-il moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout près d'elle, Conrad de Somerghem!...
Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages étaient les mêmes.
M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'oeil furtif la scène que j'avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de mon avenir d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, courageux et plein de gratitude.
M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un mot—heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.
De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui disait à l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui trouvaient un douloureux écho dans mon coeur. Il y avait dans sa joie et dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me faisait frémir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle que j'aimais plus que la lumière de mes yeux.
Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.
Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour ses souffrances.
Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction? Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement?
Une crainte affreuse m'agitait; mon coeur battait à se rompre; je sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon terrible secret, allait m'échapper. Je me levai et dis en bégayant à M. Pavelyn que j'avais formé le projet d'aller à Bodeghem et de passer quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre et de la fatigue des concours.
Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille.