—Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.
—Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé.
—Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà?
—Depuis au moins quarante ans.
—Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu.
Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause:
—Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se sont écoulés depuis.
—N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos œuvres? demandai-je.
—Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque, mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles, et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école, on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première œuvre.