—Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?
—C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille, jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!
M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres. Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.
Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.
Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la confiance:
—À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir heureusement ta noble mission.
Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus besoin de surmonter mon émotion, mon coeur se mit à battre violemment, je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination; peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore son coeur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être, avec son pardon, la paix du coeur que j'avais perdu.
Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.