Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.
M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre retirée dont il ferma la porte derrière lui.
Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m'avait conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.
—Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour! Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans votre coeur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu.
J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le coeur de mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit:
—Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, vous parliez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable.
La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole; j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.—Enfin, je me jetai aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit:
—Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car, si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que, maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret; vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.
À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi, anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains que j'arrosai de mes larmes en m'écriant:
—Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu, noble coeur, généreux protecteur, adieu!