Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une voix entrecoupée par les sanglots:
—Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce mariage doit briser un coeur dont chaque battement était un soupir pour vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance, par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure, laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière!
Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:
—Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir!
Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût surpris le secret de mon amour pour sa fille.
Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier sur mes jambes chancelantes.
Une servante parut.
—Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de venir auprès d'elle sur-le-champ.
Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines:
—Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous.