Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec patience, sinon avec indifférence.
D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair!
Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son coeur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse; mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:
—C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission; je vous écouterai jusqu'au bout.
Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon coeur était serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une voix tremblante:
—Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah! délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié, par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère!
Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais, voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis.
—Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le poignard dans votre coeur et dans le mien? La consomption, dites-vous? Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon coeur un sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure!
Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son coeur; ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier.
—Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?