—Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, répondis-je d'un ton craintif.
—Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction? Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à m'ennuyer terriblement.
—Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû l'entreprendre moi-même, mon imagination me l'eût fait concevoir moins bien sans doute, mais autrement.
—Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux savoir, s'écria mon maître avec impatience.
Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs ont recherchée, répondait sans doute à leurs moeurs et à leur religion; que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle. L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus humaine, trop humaine probablement.
Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon coeur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute religion, de toute joie;—car, si le Créateur n'avait pas mis au coeur de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?
Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il me serra la main avec une satisfaction sincère.
Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance, pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'oeuvre de sculpture. Ce banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France. Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue devaient être pour répondre au voeu du banquier.
Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques, cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit:
—Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et de sa haute protection.