Il y eut un moment de silence.
—Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le cachet de vos sentiments sur l'art chrétien?
—J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et inexpérimenté.
—Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur. Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé. Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'oeuvre? Et vous me ferez une Espérance chrétienne.
Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.
Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans mon travail.
Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!—Oh! j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue; je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l'ange inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas pu travailler plus vite!
Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc trop grêle de formes et trop maigre.
Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie, et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui ôter son apparence maladive.
Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le huitième jour à contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus aucune correction à y faire.