—Dans les récits dont je veux parler, dit-il, régnent une sorte de simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me réjouis au fond du coeur en découvrant que des cordes si tendres et si pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de conclusion:
—C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.
Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui venaient à notre rencontre sur la route. Nous gardâmes le silence jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda:
—Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans notre petit village?
—Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer, n'est-ce pas?
—Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe n'offre rien de remarquable.
La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la conversation.
—Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.
—Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il.
—Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis des années?