—Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les sentiments de mon coeur dans le sein de personne. Je vous aime parce que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle vaille la peine d'être écrite.

Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous entrions, le vieillard dit:

—Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.

La servante s'éloigna sans mot dire.

Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna. J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les pareils des centaines de fois.

—Jetez un rapide coup d'oeil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions fastidieuses.

Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord, et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et d'argent avec des rubans verts fanés.

En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs toutes les études ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers: des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières; plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis aussi en plâtre.

Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver.

Après avoir regardé quelque temps en silence cette oeuvre singulière, je dis à mon hôte: