Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous parle en ce moment.
Mon père m'aimait et me plaignait de tout son coeur. Souvent, quand je me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs, comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.
Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et soeurs me croyaient innocent, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.
Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières; parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité.
Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais, je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous mon couteau, je laissais tomber mon oeuvre avec découragement, et je me tordais les bras de dépit et de chagrin.
Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence.
Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon travail, que mes soeurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en faire autant.
Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;—Mais alors il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela, du moins, était reconnaissable au premier coup d'oeil.
De crainte que mes soeurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette, je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis.
Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant mon chef-d'oeuvre, et plongé dans de douces pensées.