Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma mère, mes frères et mes soeurs étaient à la maison et parlaient du propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété.

Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou crier comme un possédé.

Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une année de moins que moi.

Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari, possédait dans les environs.

Mes frères et soeurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame.

Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon coeur battait violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait ne se manifesta point par des cris sauvages.

L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux. Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges.

Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.

La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce sourire pénétra dans mon coeur comme un rayon de lumière et m'arracha un cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit perdre l'esprit.

Mon cri étrange attira l'attention de la dame.