Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération. Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous paraît assurément pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez avoir reconnu que le coeur d'un enfant se laisse toucher plus facilement et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi, l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de la parole.
Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et—que ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me troublât—toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit, l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée.
Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable.
Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et, comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.
Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi; et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant des journées entières.
Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi encore des figures.»
Ce dernier voeu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier! apprendre à parler!
Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle, pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts.
Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni distinctement, ni plus ou moins mal articulé.—Chose étonnante, j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que, cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois j'étais frappé de la même déception amère.
Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes, que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète.